Tribune : Olivier Fabiani appelle à donner au secteur des solidarités les moyens d’accompagner dignement

Dans une tribune publiée dans Le Monde le 24 septembre 2026, Olivier Fabiani, directeur général de l’Adapei 63, estime que les pouvoirs publics n’accordent pas assez d’attention à l’action sociale. Il s’alarme notamment d’un manque de ressources prégnant.

Il rappelle le rôle des associations à but non lucratif. Les fonds qu’elles reçoivent servent à remplir des missions d’intérêt général. Selon lui, l’argument selon lequel « c’est de l’argent public » ne doit pas empêcher les associations de demander des moyens adaptés, ni de faire entendre leur voix dans le débat public.

À travers cette tribune, le directeur général de l’Adapei 63 invite à replacer les personnes accompagnées, leurs familles et les professionnels au cœur des choix de financement. Son appel : donner au secteur les moyens d’assurer des accompagnements de qualité, dans le respect de la dignité de chacun.


Tribune

Mais c’est de l’Argent public !

« Personne ne se serait souvenu du Bon Samaritain s’il n’avait eu que de bonnes intentions. Il avait aussi de l’argent » Margaret Thatcher n’avait pas la réputation d’avoir des convictions sociales et pourtant, elle était consciente que les politiques sociales nécessitent des financements à la hauteur.


La majorité des acteurs qui interviennent auprès des personnes en situation de vulnérabilité sont des associations de droit privé à but non lucratif, pour certaines reconnues d’utilité publique. Que signifie tout cela ?


Tout d’abord, le statut d’association de droit privé à but non lucratif renvoie à la loi du 1er juillet 1901, qui permet à ses membres de se regrouper librement. La notion de but non lucratif signifie qu’il n’y a pas de partage de bénéfices entre ses adhérents et que la gestion est désintéressée. Si les excédents financiers sont indispensables à la pérennité d’une organisation, quelle qu’elle soit, dans une association à but non lucratif, ceux-ci ont vocation à être réinjectés dans des projets favorisant le développement de nouvelles réponses et d’actions en lien avec les missions affirmées dans les statuts, majoritairement des actions d’intérêt général. Les associations peuvent se financer par leurs propres ressources, des subventions publiques, des dons, du mécénat, et des cotisations de membres. Cette loi a permis de développer des actions qui contribuent à la vie sociale.


Pourquoi rappeler tout ceci ? Tout simplement parce qu’aujourd’hui le secteur des solidarités est menacé. Menacé par l’instabilité politique, menacé par les charges financières non compensées, menacé par une idéologie politique qui veut devenir majoritaire et qui voudrait que l’action sociale soit un coût et non un investissement.

Les associations sont de droit privé, mais privées de quoi ?


A l’heure où les politiques publiques maltraitent le secteur, nous sommes de plus en plus amenés à parler d’argent plutôt que de l’art des gens, c’est-à-dire le travail du quotidien qui fait le sens de l’action. Le contexte économique, l’absence de prise de conscience politique nous laissent sans voix. Comment d’aucuns peuvent tolérer la déliquescence progressive de la qualité de service que nous vivons faute de moyens. Ils le peuvent parce qu’ils le veulent !


Aucune excuse n’est tolérable dès lors que l’on s’en prend aux plus fragiles d’entre nous, aux plus vulnérables tels que les personnes en situation de handicap qui n’ont pas toutes la capacité à revendiquer, à exiger d’être pleinement reconnues dans notre société.


L’époque où nous discutions en bonne intelligence avec nos partenaires financeurs semble révolue. Au-delà de la bonne volonté des interlocuteurs de terrain, les contrôles administrativo-administratifs, l’application stricte et sans discussions de décisions prises à Paris sans tenir compte du principe de réalité, démontrent l’absence véritable de préoccupation des personnes accompagnées et des salariés qui chaque jour viennent travailler malgré des discours disqualifiants. Plus que cela, le secteur est épuisé par des exigences de plus en plus décorrélées des moyens alloués, des recommandations que plus personne n’a les moyens d’appliquer en toute sincérité.


En France, en 2023, 87% des établissements sociaux et médicosociaux étaient en déficits et la situation ne s’est pas améliorée depuis. A ce niveau jamais vu, les seules réponses que nous entendons sont les annonces de vastes campagnes d’inspections. Voilà un beau témoignage du soutien de nos politiques : Vous ne répondez pas aux critères de qualité… parce qu’on ne vous donne pas les moyens de travailler convenablement… alors on va vous inspecter. La messe est dite !


Malgré ces attaques, constat est fait que les professionnels y croient. Ils restent attachés à leur métier, à leur employeur. Malgré ces attaques, les administrateurs restent engagés et pourtant, il est bon de rappeler qu’ils ne sont pas rémunérés. Être président c’est accepter des responsabilités conséquentes sans aucune compensation financière.


Malgré ces attaques, les personnes en situations de vulnérabilité et leur famille réclament un accompagnement idoine, et elles ont raison. Nous ne revendiquons qu’un seul objectif commun : la qualité de l’offre de service, c’est-à-dire permettre des espaces accueillants, un accompagnement bienveillant et professionnel.


Il est temps que les décideurs politiques reconquièrent le terrain qu’ils ont perdus face au pouvoir de l’argent. Il est temps que chacun fasse entendre sa voix pour qu’enfin les personnes en situation de vulnérabilité ne soient pas les grandes oubliées des décisions et mesures prises. Et nous devons les y aider car qui accepterait que son enfant de 30 ans soient accueilli en école primaire faute de place au collège, au lycée, à l’université ? C’est pourtant bien le sort des jeunes adultes sous amendement Creton en IME. Qui accepterait que la réponse à une inscription à parcours sup prenne plusieurs années ? C’est pourtant bien le cas pour l’accueil en établissement adulte des personnes en situation de handicap.


Parce que les associations sont à but non lucratif, voire reconnues d’utilité publique, elles n’ont aucun intérêt financier à manifester, à revendiquer, ou à s’opposer, si ce n’est parce qu’elles ont le devoir de s’opposer, revendiquer, manifester pour défendre les valeurs de la République, les raisons de leur engagement et de leur investissement au bénéfice des personnes qui en ont le plus besoin. C’est parce qu’elles n’ont aucun intérêt pécuniaire qu’elles sont pleinement légitimes dans leurs combats.
En effet, trop souvent on leur rétorque que « C’est de l’argent public ! » Voilà l’argument soi-disant imparable que nous opposent certains élus, techniciens ou même citoyens lambda quand on évoque la question des moyens et leur bonne allocation, la nécessité de budgets cohérents et de payer les professionnels à leur juste valeur.


Il est temps de déconstruire ce type d’argument fallacieux qui autorise certaines personnes, parfois mal intentionnées, parfois naïvement sincères, à justifier l’injustifiable, à savoir le sous-financement chronique de nos actions, la faible rémunération des salariés, ou encore l’injonction de ne pas pouvoir revendiquer les moyens à leur juste mesure sous entendant qu’il serait abusif d’exiger une juste rétribution puisque « c’est de l’argent public ! ». Vous avez donc le droit, que dire, le devoir de sous-payer vos collaborateurs mais d’exiger d’eux le meilleur. Le meilleur car tous les jours il nous est rappelé nos responsabilités, l’exigence de traçabilité, de qualité, de bonne gestion ou encore de rendu-compte.

Que demandons nous de moins aux équipes par rapport à celles du privé lucratif ?


A titre d’illustration, nombre d’associations comptent entre 25% et 40% de leurs effectifs qui perçoivent une indemnité différentielle pour atteindre le SMIC (hors prime Ségur). Cela signifie qu’ils ont une rémunération conventionnelle inférieure au SMIC soit environ 1478 euro net pour un temps plein… Mais « c’est de l’argent public ! ».
Les personnes qui osent tenir ce type de discours confondent non-lucrativité et juste rémunération des actions, des prestations de service oserons-nous écrire. Pourtant, ce sont les mêmes qui justifient le recours aux entreprises lucratives pour la gestion d’EHPAD ou de crèches (les affaires Orpéa ou People and baby ne sont pourtant pas si loin), le développement de cliniques privées…


Comme évoqué plus haut, constat est fait que nos actions, menées auprès des plus vulnérables, sont « menacé(es) par une idéologie politique (…) qui voudrait que l’action sociale soit un coût et non un investissement ». Pourtant, lorsque nous parlons de solidarité, nous parlons de bien public et c’est bien parce que « c’est de l’argent public » que cela nous oblige.


Un bien public est un bien ou service accessible à tous dont l’usage par une personne n’empêche pas les autres d’en profiter. C’est le cas des routes départementales. Tout le monde roule tous les jours sur le macadam produit par une entreprise privée lucrative financées par de l’argent public et personne ne s’en offusque. Pourtant, tout le monde s’autorise à questionner le montant, la destination et l’utilité des fonds publics alloués quand on se préoccupe du bien vivre des plus démunis. Quel paradoxe… mais c’est normal « c’est de l’argent public ! »


A contrario, qui oserait interpeller une entreprise de travaux publics (que nous aurons la décence de ne pas nommer) concernant sa politique de rémunération ? Qui oserait lui rétorquer lors de la construction d’une route que « c’est de l’argent public ! ». Pourtant, les rémunérations des salariés de ces entreprises sont (et c’est heureux) rémunérés à leur juste mesure. Il n’existe pas dans ces entreprises de manière massive de bac+3 payés au SMIC. Et si l’on s’intéresse aux rémunérations des dirigeants, on parle de parachutes dorés, de golden hello, de prime sur résultat, d’intéressement, de participation… autant de mots inconnus dans le vocabulaire social et médicosocial.


Le rapport INSEE sur les revenus 2024 est sans appel, les salariés titulaires d’un diplôme supérieur au Bac+3, gagnent 24% de plus dans le privé lucratif, voire 30 à 40% pour les plus hautes rémunérations. Pourtant, Les salariés dans notre secteur sont ceux qui assurent un service permanent, sans coupure, sans parachute, week-end et jours fériés. Ce sont ces « héros du quotidien » qui tous les jours interviennent auprès des personnes les plus vulnérables, qui sont attentionnés, attentifs, à l’écoute des personnes.
Cette attaque contre le secteur social et médicosocial visant à culpabiliser en utilisant ce leitmotiv du « c’est de l’argent public ! » est symptomatique de cette volonté qu’ont les pouvoirs publics de vouloir nous faire taire au prétexte de financements provenant de deniers publics, laissant entendre que dès lors que notre activité serait financée par des fonds publics, nous serions corvéables à merci.


Par ce type de manoeuvre, c’est la démocratie qui est attaquée. Or, « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité » (Albert Camus). Aucun chantage, aucune intimidation n’est tolérable dès lors que l’on s’en prend aux plus fragiles d’entre nous, aux plus vulnérables, aux personnes en situation de handicap qui n’ont pas toutes la capacité à revendiquer.


Les associations qui oeuvrent chaque jour auprès des plus démunis ne se laisseront jamais impressionner, ni intimider par ces provocations. Car c’est de l’argent public et à ce titre, il est destiné au bien public.

Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage !


Dans les organisations, différentes parties prenantes interviennent : militants, bénévoles, salariés, familles. Tous revendiquent des moyens à la hauteur des besoins des personnes, à la hauteur de leur dignité légitimement revendiquée. Ces bénévoles, ces militants, ces parents qui donnent de leur temps sans attendre de contrepartie personnelle, par engagement, par conviction, justement parce que c’est de l’argent public.


Notre société dont les principes démocratiques sont attaqués de toute part méritent mieux que « c’est de l’argent public ! » Elle mérite attention et traitement équitable.


Alors, Oui ! C’est de l’argent public, soyons donc ambitieux pour donner les moyens d’un service efficace et moderne et non pas exsangue tel que nous le voyons aujourd’hui.


Oui ! C’est de l’argent public, alors soyons intraitables quant aux exigences éthiques.


Oui ! C’est de l’argent public alors disons stop à la financiarisation de la solidarité qui est le vrai scandale !


Oui, c’est de l’argent public ! Alors revendiquons le, en responsabilité au sein de notre secteur, pour moderniser les formations, mieux nous organiser que nous le sommes aujourd’hui et exigeants vis-à-vis de nos interlocuteurs politiques, financeurs et syndicaux.


S’il faut être comparés à un chantier de construction d’une route départementale pour que notre action soit respectée, pour que les professionnels soient respectés et donc que les personnes soient respectées et bien accompagnées, alors nous l’accepterons pour que les plus vulnérables que nous accompagnons chaque jour bénéficient d’une attention des pouvoirs publics au moins similaire à l’attention qu’ils portent à la qualité des routes pour nos voitures. Car c’est de l’argent public !

Olivier FABIANI, Directeur Général de l’Adapei 63